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20180119 LogoAdG

atelier 850

 
 
 

Lire comme toucher, lorsque les mots prennent corps, leurs petites mains pleines de sang d’encre.

Dé-lire. Dévier la lecture, la faire sortir de ses gonds. Un poème n’est pas une recette de cuisine ou une notice explicative de montage, même si un poème ne ressemble pas forcément à un poème, tout comme un livre peut ne pas ressembler à un livre.

Délivrer le livre de sa livrée, travail des Grames. Libre livraison, mais taille sur mesures exactes à même le tissu de mots. L’ordre règne dans l’atelier: pas de panique ou d’à peu près. De la rêverie, oui, amont, du temps hors temps; ensuite, c’est un millimétré souci de l’exact.

Braille. Quand on touche le livre, sans le regarder, on a déjà commencé la lecture.

Délire, pas vraiment, sauf à entendre ce mot pour surprise, décalage heureux, affirmation qu’un livre est une circonstance de forme autant que de langue, et non un objet normé normal comme une boîte de conserve avec mots–petits pois, même extra-fins dedans.

Un livre aux lèvres: une bouche d’ombre pour une vérité pas forcément bonne à dire. Livrer son secret à demi-mot, au bas mot, à mots couverts. Car la forme du livre peut participer de ce travail de lessive et de parole passée à l’occasion. Sinon, bouche fermée ou bée, mais muette.

Dès lire, l’ire ou le plaisir d’être face à des mots qui libèrent ou bien serrent plus fort le nœud loin dedans coulant depuis long.

Des mots d’encre ou d’ardoise, plomb, bois... cela ne change pas les mots, cela bouge l’œil. Il est ramené à la matière, à ce vieux rêve d’un temps édénique où la langue portait/supportait les choses, et inversement, dans une sorte de continuité heureuse. On peut savoir que le mot «pierre» ne pèse que le poids de son bruit, il n’en reste pas moins que lorsque ce mot devient lourd dans la main comme un galet, le poème peut s’ancrer, il a trouvé son havre, durablement.

Lire – vivre – livre. Ce n’est pas un hasard, et il n’y a pas de plus loin. Le livre est déjà un au-delà de vivre, un arrière-monde, même si on le veut sans illusion. Les morts ne lisent pas.

« lire / délire // livre » Antoine Emaz
(Catalogue pour exposition à  la Médiathèque de Cavaillon)

[Décembre 2009]